HYDRAULIQUE

Comment le PDC a la main mise sur les barrages du Valais


L’ancien parti majoritaire règne toujours sur les barrages valaisans. Une situation parfois méconnue du parti lui-même et que révèle notre enquête.

Délégués de collectivités publiques ou purs lobbyistes, le personnel du parti touche des jetons de présence entre 2500 et 58’000 francs.

L’étude de ces relations lève le voile sur les stratégies des barragistes et sur leur influence politique.

None
Légende photo

Une enquête de Marie Parvex

avec l'aide de DATASTORY | Florian Evéquoz

Photos : Olivier Maire







Le PDC règne sur les barrages valaisans.
L’écrasante majorité des sièges occupés par des politiques, dans les conseils d’administration des sociétés de production et de distribution d’électricité, sont attribués au personnel du parti majoritaire en Valais. Ils représentent 57% des sièges politiques dans ces conseils, alors que le parti ne pèse que 38% de l’électorat. C’est ce qui ressort d’une enquête « data » au cours de laquelle Le Temps a croisé les membres dirigeants des entreprises hydroélectriques valaisannes avec la liste des élus du canton. La mainmise persistante du PDC peut avoir des conséquences politiques, au moment où le Valais doit décider de la répartition des futures concessions hydrauliques, entre collectivités publiques et barragistes. viz 2

Les élus actifs dans l’hydroélectricité sont représentants de collectivités publiques, délégués de l’Etat du Valais ou lobbyistes véritables. Ils touchent entre 2000 et 58'000 francs par année grâce à leur présence dans les conseils d’administration. Le Temps est allé à la rencontre des représentants de ce système menacé par la perte de majorité du PDC en Valais et la perte de l’hégémonie énergétique de l’hydraulique concurrencée par le solaire et l’éolien.

Les légitimes sièges communaux

Le Temps a commencé son enquête en rencontrant l’exception à la règle, un PLR député au Grand conseil ayant un siège dans l’hydraulique. Jusqu’au début de l’été, Frédéric Delessert siégeait au conseil d’administration de l’Electricité de la Lienne parce qu’il était élu au conseil municipal de Sion [la radiation de ce siège n’a pas encore été enregistrée au registre du commerce, raison pour laquelle il figure dans notre infographie]. Il faisait donc partie de cette foule d’élus communaux qui représentent leur collectivité publique au sein des entreprises. Il était rémunéré 2500 francs par année pour une poignée de séances. Une partie de cette somme, environ mille francs, était reversée à la ville. Ce qui n’est pas le cas dans toutes les communes où parfois l’élu conserve ses jetons de présence.



Quand on lui a demandé comment l’exécutif avait choisi ses représentants dans le conseil d’administration du barrage, il a répondu qu’il avait pris garde à répartir ces fonctions entre les couleurs politiques. « Il faut éviter qu’un parti ait la mainmise sur une branche économique », dit-il. C’était avant qu’il ne découvre l’infographie du Temps. Alors il a gardé le silence assez longtemps avant de dire : « un peu de pluralité ferait du bien. Cela permettrait de rendre l’information sur l’hydroélectricité plus accessible à tous et donnerait de la vigueur aux débats», réfléchit-il à haute voix. « Ils tiennent les rênes de toute une branche économique avec ça » estime de son côté Jérôme Desmeules, co-président de l’UDC valaisanne. «Les gars sont toujours nourris par le système, ils conservent donc leur allégeance au parti », poursuit-il.

«Un peu de pluralité ferait du bien. Cela rendrait l’information sur l’hydroélectricité plus accessible à tous et donnerait de la vigueur aux débats»
Frédéric Delessert - PLR

Jean-René Fournier, conseiller aux Etats actif dans deux barrages du Valais central, estime lui «que la situation globalement dominante du PDC dans ce domaine ne résulte pas d’une stratégie consciente. Mais il est évident que de ce fait nous disposons de plus d’informations que les autres partis », poursuit-il. « Et puis, nous avons des personnes-clés comme le président des Forces Motrices Valaisannes (FMV), Pascal Gross, ou Damien Métrailler, président de l’association des communes concédantes, dont la vision apportera beaucoup au canton», se réjouit-il.

Kobané en Syrie au mains de l'Etat islamique. D'après les derniers chiffres pour 2014, une cinquantaine de Suisses auraient rejoint la Syrie ou l'Irak.

None
None

La coloration majoritairement orange des représentants communaux s’explique par la majorité PDC qui subsiste dans les communes de montagne. A ce niveau-là, le PDC représente 40% des sièges des élus. « L’énergie est l’un des enjeux majeurs de ces communes, alors que son Président ou les élus du parti majoritaire gardent un œil attentif sur le secteur relève de la logique la plus élémentaire», estime le conseiller national valaisan et président du PDC Suisse, Christophe Darbellay.

Les sièges des anciens ministres

Dès que les fonctions politiques dépassent l’échelon communal, les sièges dans les conseils d’administration reviennent presque exclusivement à des hommes PDC. Jean-René Fournier a été attiré aux Forces motrices de la Gougra par les demandes d’Alpiq. Il y touche 5000 francs par année. A la Grande Dixence, il a été choisi par le conseil d’Etat pour le représenter et y reçoit 12'000 francs [Ce siège-là n’est pas inscrit au registre du commerce, raison pour laquelle il ne figure pas dans notre infographie]. Comme lui, les anciens ministres Wilhelm Schnyder et Jean-Jacques Rey-Bellet sont délégués de l’Etat dans des barrages. Dans les contrats de concession, l’Etat du Valais s’était en effet réservé le droit d’être représenté, même sans actions justifiant le siège. Selon la liste des délégués, fournie par l’Etat du Valais, les personnalités politiques importantes qui détiennent ces postes appartiennent toujours au PDC. « Le plus choquant, ce sont ces personnes qui n’ont plus de fonction politique, mais que l’on remercie pour service rendu à la démocratie chrétienne grâce à un siège dans l’un de ces conseils d’administration », s’indigne Xavier Mottet, président du PLR.

A la question de savoir pourquoi les 17 personnes qui sont déléguées de l’Etat sont majoritairement PDC, la secrétaire générale du département de Jean-Michel Cina dit: «Nous ne pouvons pas répondre à cette question, la majorité des délégués ayant été nommés avant l’élection de Jean-Michel Cina. L’appartenance politique dans ce contexte ne nous apparaît cependant pas fondamentale ». Wilhelm Schnyder et Jean-Jacques Rey-Bellet ont ainsi été nommés alors qu’ils étaient encore ministres. Thomas Burgener, ancien ministre socialiste en charge de l’énergie, siégeait pendant son mandat comme délégué de l’Etat au barrage de Mattmark. « Fin 98, j’ai quitté tous mes mandats hydrauliques devenus incompatibles avec ma nouvelle fonction au conseil d’administration de Swissgrid SA où je représentais les cantons suisses », dit-il, attablé dans un café de Viège. « De toute façon, et pour éviter toutes questions, je n’aurais jamais accepté un mandat dans une société hydraulique qui était sous ma surveillance alors que j’étais ministre », souligne-t-il.

«Comme représentant d’un canton alpin, je défends les intérêts du lobby hydro-électrique. Mais le jour où un conflit d'intérêt arrivera, je serai fidèle au canton.»
Jean-René Fournier - PDC


Jean-René Fournier précise qu’ « en tant que délégué de l’Etat, je dois veiller au respect des conventions, à ce que la communication avec les autorités et la population soit efficace notamment autour des dangers liés au barrage et je livre mon analyse de la politique suisse en matière d’électricité », explique Jean-René Fournier. Représenter Alpiq à la Gougra et l’Etat à la Grande Dixence, n’est-ce pas risquer des conflits d’intérêts dans le contexte du retour des concessions par exemple ? « En tant que représentant d’un canton alpin, il est normal que je défende les intérêts du lobby hydro-électrique », estime-t-il. « Des conflits d’intérêts peuvent évidemment survenir, mais ce n’est pas le cas pour l’instant et le jour où cela arrivera je serai fidèle au canton. Alpiq savait cela en venant me chercher. Il y a forcément davantage de conflit d’intérêt pour les élus qui ne représentent pas le Valais au sein des conseils d’administration», dit-il, faisant allusion aux élus fédéraux qui sont de purs lobbyistes.

Les élus-lobbyistes

Yannick Buttet est président de commune du Chablais, conseiller national, membre de la Commission fédérale de l’énergie du parlement (CEATE). Il occupe un siège dans une petite structure, Sinergy Infrastructure, qui gère le réseau électrique de la ville de Martigny. Il n’y représente aucune collectivité publique, ce qui fait de lui un pur lobbyiste. «Il partage les préoccupations d’un distributeur et nourrit ainsi les réflexions de la CEATE. Son parti m’importe peu », confie Olivier Dumas, ancien cadre chez Alpiq, ancien président PLR de Martigny et membre du conseil d’administration de Sinergy Infrastructure. « On choisit aussi les administrateurs pour les services qu’ils rendent grâce à leur réseau de relations. Les entreprises cherchent des personnes influentes et parfois des notables locaux qui servent d’appuis dans les discussions avec les communes qui sont bénéficiaires des eaux. Il y a toujours une part d’émotionnel dans ces négociations, les gens ont besoin de sentir que vous êtes des leurs pour vous croire et vous faire confiance», ajoute-t-il.

Mauro Salvadori, responsable des affaires politiques pour la division production d’Alpiq, explique : « nous cherchons d’abord des personnes qui auront un intérêt pour cette thématique. Les Verts ou le PS ne souhaitent peut-être pas s’afficher avec nous et nous préfèrent le solaire ou l’éolien». Selon lui, plus que le poids politique d’un élu, c’est son appartenance à la commission parlementaire dédiée à l’énergie qui est importante. Cela leur permet de suivre les projets en préparation. Alpiq a ainsi des relations régulières avec des membres de la commission tels que Yannick Buttet ou le PLR fribourgeois Jacques Bourgeois, administrateur à la Grande Dixence.

EnAlpin, la reine des lobbyistes

<

Si Alpiq est relativement active au niveau cantonal, la reine des lobbyistes reste la société EnAlpin, basée à Viège et majoritairement en mains allemandes. Elle est la maison-mère de plusieurs sociétés de production et de distribution d’électricité dans le Haut-Valais. A ce titre, aucun des sièges de son conseil, qui pèsent entre 10 et 15'000 francs par année, ne revient de droit à une collectivité publique. Et pourtant, la société compte deux élus fédéraux et un ancien conseiller d’Etat. Elle offre aussi des postes de travail à un député au Grand Conseil et à deux élus communaux. Tous sont PDC.

None
Légende photo

« Nous avions proposé à l’Etat du Valais de désigner quelqu’un et il avait choisi le ministre en poste, Wilhelm Schnyder, lequel occupe toujours cette fonction», explique Beat Abgottspon, directeur adjoint chez EnAlpin.  « Nous avions aussi proposé un siège à René Imoberdorf quand il était président de Viège et il ne l’a pas quitté quand il est devenu conseiller aux Etats et membre de la Commission fédérale de l’énergie (CEATE) », poursuit-il.

En cumulant des fonctions chez EnAlpin, chez Energiedienst Laufenburg qui la détient majoritairement et auprès de la Holding du groupe basée à Zoug, René Imoberdorf touche 58'000 francs par année de jetons de présence. Depuis trois ans, le président du PDC Suisse et conseiller national, Christophe Darbellay a aussi rejoint le conseil. «Nous avons pensé que nous devions élargir la palette de nos représentants. Il était parlementaire et bilingue », explique Beat Abgottspon. « Ils voulaient une personnalité représentative du Valais avec un important réseau et des compétences. Jamais ils n’ont cherché à influencer mes positions de parlementaire à Berne où je défends les intérêts de mon canton », assure Christophe Darbellay.

«Jamais ils n’ont cherché à influencer mes positions de parlementaire à Berne où je défends les intérêts de mon canton »
Christophe Darbellay - PDC


«Bien sûr, les barragistes essaient d’influencer la politique cantonale. Il ne faut pas être naïfs»
Jean-René Fournier - PDC


Cet ancrage fort et très visible, au niveau local et national, révèle la stratégie particulière d’EnAlpin. La société a multiplié les activités de sponsoring sportif et culturel, le développement de la mini-hydraulique et de réseaux de distribution, dans un partenariat étroit avec les communes qui lui permet de s’affirmer comme le partenaire de référence. En 2011, alors que le canton était en ébullition autour du retour des concessions, ce moment où il faudra renégocier les concessions des barragistes, l’ancien directeur de la société a participé à un groupe de travail avec les communes haut-valaisannes. « Ils ont défini que 40% des participations dans les barrages devaient rester dans les mains des grosses sociétés hors-canton», raconte Thomas Burgener, et ce alors que d’autres propositions voyaient le jour. Celle des socialistes envisageait par exemple la création d’une seule société gérante des barrages.

« Ils ont ensuite publié des papiers dans le journal local, sans doute eu des contacts avec le ministre en poste et aujourd’hui cette solution a été adoptée par l’association valaisanne des communes concédantes », poursuit Thomas Burgener. Association qui est l’un des partenaires-clés sur ce sujet. Alors que les parlementaires attendaient pour cet automne la stratégie de l’Etat sur le retour des concessions et se préparent à en débattre, il semble que le PDC, les communes et les entreprises se soient déjà largement mis d’accord sur le projet.

« Bien sûr, les barragistes essaient d’influencer la politique cantonale. Il ne faut pas être naïfs, ils doivent anticiper et éviter l’incertitude », reconnaît Jean-René Fournier. « Dans une première phase, ils cherchent à démontrer qu’ils sont des partenaires incontournables ». Les partis minoritaires prétendent malgré tout conserver une marge de manœuvre dans ce dossier. « Une majorité des anciens minoritaires est possible au parlement », estime Thomas Burgener. Une affirmation qui se vérifiera, ou pas, dans les mois qui viennent.

None
None
Kobané en Syrie au mains de l'Etat islamique. D'après les derniers chiffres pour 2014, une cinquantaine de Suisses auraient rejoint la Syrie ou l'Irak.

Icogne la rouge et son baron de l’eau

Icogne, petit village près de Crans-Montana, est l’exception dans le paysage hydraulique valaisan, parce qu’il affiche une majorité socialiste. Icogne est aussi la seule commune qui a choisi de faire siéger l’ensemble de ses élus dans la société hydroélectrique communale. Icogne Energie apparaît ainsi comme l’exception rouge dans nos graphiques.

Le coteau de Crans-Montana a fait l’objet d’une analyse d’un groupe de chercheurs romands en science politique pour sa gestion de l’eau, dans le cadre d’une étude plus vaste sur la gestion communautaire des biens. Icogne y est notamment évoquée, sans que le nom du village soit mentionné, pour les multiples casquettes des personnes-clés qui en font de véritables barons locaux de l’eau.

Le président d’Icogne, Eric Kamerzin, est ainsi à la tête d’Icogne Energie, du consortage des bisses, c’est-à-dire de l’organisation qui assure l’irrigation des cultures, et président de la commission intercommunale des eaux de Crans-Montana. Il représente ainsi l’ensemble des organes qui doivent s’approvisionner en eau, de l’eau potable à l’électricité. « Le cumul des fonctions par un nombre limité de « barons de l’eau » et la concentration du pouvoir dans un nombre limité de mains qu’elle implique, permettent paradoxalement l’émergence d’une gouvernance systémique à la fois souple, car partiellement informelle, et relativement intégrée de la ressource au sein de l’arrangement local», écrivent les chercheurs dans le magazine Natures, Sciences et Sociétés. « Mais cela présente un risque pour la gestion durable de l’eau et la démocratie des prises de décision », souligne oralement Christian Bréthaut, l’un des membres de ce collectif de chercheurs. «Comment s’effectue la pesée d’intérêt entre les différents besoin en eau dès lors qu’une seule personne les incarne tous ? Cela se pourrait se faire sentir surtout si l’eau venait à manquer et que les tensions tendaient à s'intensifier», dit-il. Ces barons sont évidemment au cœur du pouvoir et des intérêts stratégiques des communes, ce qui explique pourquoi un parti majoritaire tient à conserver ces dicastères.

DATA. Qui sont les barons de l'hydraulique valaisan ?

Quels élus valaisans ont des liens d'intérêts avec les entreprises électriques ? Quels partis sont les mieux représentés dans le.





Parmi les 567 personnes qui détiennent des sièges dans l’hydraulique en Valais, les cadres de chez EnAlpin sont ceux qui cumulent le plus de sièges. La courbe progressivement ascendante que dessinent leurs mandats s’explique par les nombreuses nouvelles sociétés qu’EnAlpin crée avec les communes, notamment dans la mini-hydraulique et la distribution locale. Michel Schwery en est le directeur, Beat Abgottspon est son adjoint et Gabriel Gretz est l’adjoint du responsable des finances et des services. Seul capable de concurrencer ces rois valaisans des petits barrages, le directeur des Forces Motrices Valaisannes, Paul Michellod. Plusieurs renouvellements de concession sont venus augmenter le parc des installations des FMV. Mais, faute d’une stratégie établie, le Valais n’y a acquis que le 10% des parts, tel que la loi actuelle le prévoit. Contre quelques 30% qui pourraient être exigés dans le cadre de la future stratégie de retour des concessions.

Ces courbes dessinent indirectement la croissance de ces sociétés, mais elles ne donnent aucune information quant à l’envergure des barrages qu’elles détiennent. Alpiq, Axpo, BKW possèdent des parts dans les plus grands barrages valaisans et y sont représentés par une diversité

Crédits

Réalisation : Jean Abbiateci
Iconographie : Marc Sauser-Hall
Icones : David Wagnières
Illustrations : François Supiot
Photos : Reuters et AFP (sauf mention contraire)
Code Data le Temps, adapté de la NPR